David Abram,

The ecology of perception and language

Stockholm, novembre 2010

David Abram, short interview,

A Wild land dreaming : Living language and the erotics of place

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un soir, tard,

sortant de ma petite hutte 

dans les rizières de l’Est de Bali,

 

 

 

                                                                     je me suis senti chuter

                                                                     à travers l’espace. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au dessus de moi le ciel noir était ridé d’étoiles, en groupes denses dans certaines zones, éclipsant presque l’obscurité, et dans d’autres, plus dispersées, vibrant et se faisant signe. À l’arrière, coulait la grande rivière de lumière et ses affluents. Mais la voix lactée tourbillonnait aussi à mes pieds - ma hutte était construite au milieu d’un vaste patchwork de rizières, séparées les unes des autres par des digues étroites, hautes d’une soixantaine de centimètres, et ces rizières étaient toutes sous eau. Pendant la journée, la surface de l’eau réfléchissait parfaitement le ciel bleu, à peine troublée par les minces pousses du riz nouveau, d’un vert éclatant. Mais, la nuit, les étoiles elles-mêmes scintillaient à la surface des rizières et la rivière de lumière tournoyait à mes pieds comme au ciel. Le sol semblait avoir disparut devant moi, il n’y avait plus que l’abîme d’un espace constellé d’étoiles en chute perpétuelle.

 

Je n’étais plus simplement sous un ciel de nuit mais aussi, au-dessus de ce ciel - envahi par une impression immédiate d’apesanteur. J’aurais pû être capable de me réorienter, de retrouver le sens du sol et de mon propre poids si quelque chose n'avait induit une complète confusion de mes sens : entre les constellations du dessus et celles du dessous se mouvaient d’innombrables lucioles scintillant comme des étoiles. Certaines s’élevaient vers les amas d’étoiles, d’autres, à la manière de météores gracieux, glissaient vers les constellations à mes pieds, et tous ces trajets lumineux, vers le haut et vers le bas, étaient également réfléchis par la surface tranquille des rizières. Je me sentais, par instant, tomber à travers l’espace, ou alors flotter à la dérive. Je ne pouvais échapper à un étourdissement et un vertige intenses. Le mouvement des lucioles et leur réflexion à la surface de l’eau me captivait en une transe dont il m’était impossible de sortir. Même après avoir rampé jusqu’à ma hutte et fermé la porte à ce monde tournoyant, la petite chambre où je gisais me semblait flotter librement, sans plus de lien avec la terre.

 

 

 

David Abram, Comment la terre s'est tue. Pour une écologie des sens

Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2013​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​.

 

 

A Singing Comet - Manuel Senfft
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